La prolifération des bandes de pratiquants d’arts martiaux inquiète. La sécurité des personnes et de leurs biens en pâtit. A Kinshasa comme en province, l’apparition du phénomène «kuluna» pose problème. Bagarres de rue, batailles à l’arme blanche, vols, viols, menaces… sont désormais monnaie courante dans certains milieux urbains où la police a du mal à imposer sa loi.
A Matete, l’une des vingt-quatre communes de Kinshasa et fief des pratiquants d’arts martiaux, il est désormais courant de voir des groupes des sportifs interdire aux passants de traverser leur quartier sans raison fondée. Les récalcitrants n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Dans cette commune, les «pomba» (pratiquants des sports de combat) ou «batu ya makasi» (hommes forts) font la loi. Il est courant d’assister à des bagarres de rue, à des batailles à l’arme blanche entre des jeunes des quartiers voisins. Pas rare non plus les expéditions punitives que mènent certaines bandes des «pomba» dans d’autres communes. C’est ce que les Kinois appellent désormais «kuluna». Inspiré du mot portugais «culuna», terme emprunté d’Angola pour parler de cortège, d’escorte, «l’expression «Kuluna» est brandie par les Kinois pour désigner ces «cohortes» des pratiquants d’arts martiaux qui dévalent les rues, munis d’armes blanches, pour aller venger leur compagnon», explique Armand Lingomo alias Ya Lumusu, président de l’Union des sportifs de combat de Kinshasa (USCK). Une conséquence de la crise Selon cet ex-champion de catch de la capitale, les opérations «kuluna» sont souvent menées par des adolescents qui pratiquent le judo, le karaté, la boxe, le jiu-jitsu, le taekwondo, la lutte… et surtout le «mukumbusu», une sorte de lutte traditionnelle où le recours aux armes tranchantes est autorisé. «Sur leur parcours, relate Armand Lingomo, ces jeunes s’arment de machettes, de couteaux, de pierres, de bâtons, des débris de bouteilles… pour se défendre ou attaquer d’autres gangs qui s’en prennent à leurs camarades. Agés généralement de 16 à 19 ans, ce ne sont pas des criminels; car ils n’entrent pas dans des maisons pour perpétrer des vols organisés ou des attaques à main armée. Ils vont juste défendre leurs copains menacés». Cette opinion n’est pas partagée par le capitaine Munganga Likonde, commissaire principal de la police en charge du sous-commissariat de Kiyimbi, à la lisière des communes de Lemba et de Matete. L’officier de police les accusent de cibler des femmes qui portent des bijoux coûteux et les domiciles des riches. «Le phénomène kuluna est perpétré, selon cet officier, par des désœuvrés, délaissés par leurs parents. Ces jeunes, scolarisés ou non, s’adonnent à la consommation excessive des liqueurs et du chanvre. Ils sont entraînés dans des clubs de karaté, de boxe, de lutte… et se sentent forts. En quête d’argent, ils profitent souvent de l’obscurité, du délestage pour s’attaquer aux passants à qui ils ravissent argent, téléphones portables, bijoux et autres objets de valeur. Ils violent aussi certaines victimes en les amenant à l’abri des regards». Solidaires, les «pomba» se promènent toujours en groupe appelé «écurie» lorsqu’ils vont commettre leur forfait. La plupart d’entre eux ont une poitrine bombée, des cheveux teintés et crépus, une voix sèche et rauque, un langage vulgaire, un ton imposant. Prolifération d’écuries A Kinshasa, les écuries de «kuluna» sont légion. Elles sont structurées et réparties selon les zones d’influence, disséminées à travers une dizaine de communes de la capitale. A Kalamu où le phénomène a commencé, il existe plus de cinq écuries dont le célèbre «Mbeli-Mbeli» de Yolo Sud qui opère aussi dans le quartier Mombele. A Matete, des groupes comme «Congo ebeba», «Dragons force»...ont laissé leurs empreintes. Tandis qu’à Kisenso, l’écurie «Banga Moyo» passe difficilement inaperçue suite aux armes auxquelles recourent ses membres. «Entre cette commune et celle de Lemba, il y a une écurie appelée «Sans Mitindo» (hors-la loi), qui a pour spécialité d’opérer partout à la demande de n’importe quelle personne. L’essentiel est de leur donner l’argent», signale un habitant de cette contrée. A Limete, les écuries «Mososo», «Nyau» (chat)...sont actives. Non loin de là, à la lisière des communes de Ngaba et de Lemba, opèrent les «Bana Bolafa», très présents dans les concerts de certains musiciens du clan Wenge. A Masina Pascal, l’écurie «Tshombo» est redouté pour ses «pomba» qui ne sortent que le soir pour voler les téléphones cellulaires et ravir l’argent des «receveurs» des taxis-bus. Un peu plus loin, toujours à Masina, un autre groupe s’est implanté le long du rail et assiège souvent le dernier wagon du train qui emprunte le tronçon Aéroport-Gare centrale. A Kimbanseke, au quartier Mikondo, l’écurie «Fabolo» met mal à l’aise la population de cette entité. Certains adhérents du groupe, implantés à Kingabwa (Limete), patrouillent le long du rail, du pont Matete jusqu’à la Gare centrale, signalent les habitants du coin. Ils agressent les passagers du train puis se volatilisent. Dans la commune de Barumbu, les écuries plus connues sont notamment «Armée rouge», «Provoquer lion», «Evolution», «Pentagone», «Benghazi», «Câble», «Kawele», «Diables rouges», «Robots», «Six étoiles». Certaines de ces écuries sont constituées de filles. C’est le cas de «Fourmis rouges» et de «Biberon». Dans cette partie de la capitale, ce sont surtout les passants qui sont victimes d’extorsion. Souvent, le deuil constitue une occasion pour des affrontements entre écuries. Dans la commune de Kinshasa, on retrouve les écuries «Armée noire», «Bataclan», «Mura», «Sabotana», «Likonzi police»... A Lingwala, les groupes «Freeman», «Ba-Zombi» dictent leur loi. La population accuse ces écuries d’être à la base du pillage des boutiques, pharmacies, cabines téléphoniques... après les rencontres sportives (football, judo, etc.). Pour le moment, plusieurs écuries affluent vers la musique. Stimulés par le succès de leur camarade Papy Mbavu, auteur de la chanson «Kotazo», les «pomba» décident de plus en plus de se convertir en musiciens et de lancer des singles. Mais, on reproche à leurs chansons de véhiculer des messages et des danses obscènes. Secours providentiel Souvent victime, la population accuse les pouvoirs publics de ne fournir aucun effort pour réprimer les auteurs de «kuluna». Certains Kinois abordés pointent du doigt les agents de l’ordre, les soupçonnant d’agir de connivence avec les «écuries» des «pomba». Ces citoyens se méfient même des arrestations médiatisées des «kuluneurs» qu’ils considèrent comme de la mascarade. Abordés, certains officiers de la Police nationale congolaise rejettent plutôt la faute aux magistrats qui oeuvrent dans les parquets de Kinshasa. «Ici à Matete, c’est chaque jour qu’on connaît des cas de kuluna, des combats entre quartiers», avoue le lieutenant Atatama, Officier de police judiciaire qui commande depuis trois ans le sous-commissariat Tomba, aux abords du marché de la commune. «Si nous arrivons à arrêter les chefs de gang et leurs acolytes, affirme-t-il, c’est grâce à Dieu. L’Etat ne nous assiste pas. Quand on les arrête, je suis surpris de voir qu’on les relâche aussitôt après paiement d’une amende, au lieu de les transférer à la prison centrale». Interpellé face aux cas des récidivistes qui sont relâchés, le commissaire Claude Mishita Kama, commandant second chargé des opérations au sous-commissariat Molo, à proximité de l’église catholique Saint Benoît, dans la commune de Lemba, rejette plutôt la faute aux plaignants. «Les parties civiles n’ont pas l’habitude de suivre le dossier jusqu’au bout. Une fois leur agresseur arrêté par la police, ils se fatiguent. Comment voulez-vous que, dans ces conditions, le parquet puisse trouver des arguments susceptibles d’envoyer l’accusé en prison ?», se lamente-t-il. La réponse à cette question constitue un début de résorption du phénomène «kuluna». Guy ELONGO et Robert LOFOSO
|